DIEU CRÉA LE MALI ET SE MIT À RIRE

         « Dieu créa le Mali et se mit à rire ». Voilà ce que je pouvais entendre de la bouche de certaines personnes lorsque je me trouvais encore au Mali, il y a quelques temps. Cela dit, vous vous demandez sans doute : De quoi riait-il ou rit-il encore aujourd’hui ? Selon les pessimistes qui ne se lassent jamais de le dire, le Créateur s’amuserait des tares qui minent la société malienne, autrement dit la corruption, l’incivisme, la mauvaise gouvernance, etc. En bref, toutes ces misères dont les fils et filles du faso (la patrie) seraient les seuls artisans. Après tout, qui ne serait pas tenté de rire de quelqu’un qui se met la corde autour du cou en prétendant porter une cravate. Bien-sûr, cela reste toujours plus drôle que dangereux tant que l’intéressé(e) ne décide pas de se suspendre dans le vide avec cette corde toujours attachée à son cou. Cette image, vous l’aurez compris, est celle d’un suicide dans la mesure où un citoyen qui par intérêt personnel, va à l’encontre de ses obligations et piétine les droits de ses compatriotes, contribue à l’autodestruction de sa société.

En tout état de cause, on peut se demander si avec la crise sociopolitique qui secoue actuellement la nation malienne, le prétendu Seigneur évoqué par les défaitistes n’est pas désormais plus attristé que rieur. Car, avec cette crise, ce qui est mis à mal c’est l’un des plus grands trésors dont les Maliens pouvaient se vanter : la cohésion sociale.

Le Mali, c’est une population, de près de 17 millions d’habitants, constituée de plusieurs ethnies (Bambara, Peulh, Dogon, Bozo, Bobo, Touareg, Berbères, Sénoufo, Soninké, Toucouleur, Malinké, Sonrhaï, Minianka, Khassonké etc.) qui ont pendant plusieurs décennies su vivre en bonne entente. Grâce à ce merveilleux mélange culturel, le pays a adopté la laïcité mais mieux encore, le Malien est cet homme qui a la chance de pouvoir épouser, sans quitter sa terre natale, des femmes de diverses beautés sachant cuisiner diverses spécialités. C’est probablement en connaissance de cette réalité que la polygamie y a été légalisée : sauvant les hommes de la difficulté à choisir et augmentant les chances des candidates au mariage de trouver un foyer tout en les préservant de la tendance « quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend » qui ferait d’elles des tontines aux mains des donjuans et non des femmes dignes d’amour et de respect. Que les féministes ne s’offusquent pas, nous ne faisons-là qu’une promotion destinée à relancer le tourisme, à ce propos quoi de mieux pour y arriver que la promesse du ravissement des yeux et du ventre .

Réalité humaine oblige, en dépit de la cohabitation pacifique que d’autres contrées déchirées par des querelles ethniques enviaient au peuple malien, tout n’était pas parfait (quelle famille l’est ?). Puisque si tel était le cas, le Maliba (le grand Mali) ne connaitrait pas la situation qu’il connait ces temps-ci, à savoir celle d’un pays en proie à la division et aux méfaits des djihadistes. Pour ceux ou celles qui ne sont pas au fait de ce qui s’y passe, des groupes armés au Nord exigent l’indépendance d’une région qu’ils ont dénommé Azawad, en plus de quoi des groupes terroristes se sont donnés pour mission d’instaurer la charia. S’il est vrai qu’à ce jour les choses se sont calmées grâce à l’Accord d’Alger passé en 2015 avec les différents groupes armés et que suite à l’intervention de forces étrangères, les terroristes ont perdu énormément de terrain, rien n’indique que les velléités de sécession ont été abandonnées, encore moins que tous les djihadistes soient hors d’état de nuire. D’ailleurs, ce n’est pas le rapport rendu public par les experts de l’ONU le 30 aout 2018 qui dira le contraire, pas plus qu’une vidéo diffusée le 8 novembre dernier par le chef terroriste, Amadou Koufa, appelant les musulmans peulhs au djihad.

Néanmoins, il y a une certaine accalmie, appréciable dans une certaine mesure, qui serait comparable à celle d’un lac dont la surface calme cache des profondeurs agitées. Pour cause, le fait que les séparatistes de l’Azawad se réclament comme appartenant essentiellement à certains groupes ethniques (les Berbères, plus généralement les Touaregs), de la même manière que des terroristes appellent certaines communautés à faire le djihad (les Peulhs). Comme on peut le deviner, une multitude voit désormais à tort dans leurs frères et sœurs maliens appartenant à ces ethnies, des ennemis déclarés de l’unité nationale. Une situation qui a vite fait d’engendrer la méfiance entre les différentes communautés, un mal bien plus difficile à solutionner que la présence de groupes armés.

Pire que les armes qui ont le mérite de ne tuer que sur la commande d’un individu, les préjugés, eux, s’installent dans les esprits sur le long terme, peuvent provoquer des malheurs chaque jour et faire souffrir davantage d’innocents. Il est d’autant plus aisé de retirer à un homme ses armes que de le guérir de ses préjugés. Le racisme, le tribalisme et bien d’autres formes de discrimination sont la preuve même que le meilleur moyen d’engendrer la destruction au sein de l’espèce humaine, sans avoir à se ruiner en armement, est de semer dans l’esprit de l’Homme les graines de la haine.

Fort heureusement, face à ce péril, le Mali n’est pas démuni. Contre cette adversité, il a ses traditions forgées au fil des siècles. Parmi celles-ci, nous pouvons citer le sinankunya ou alliance à plaisanterie. Cette pratique résultant d’alliances entre ethnies, castes ou familles, permet à des individus de pouvoir se dire toute sorte de vérités, généralement sur le ton de la plaisanterie, sans que l’un ou l’autre puisse s’en offusquer.

En quoi, est-ce qu’une telle pratique pourrait entraver la dégradation du tissu social malien en raison de la terreur et de la haine ? Poser pareille question est bien la preuve de l’ignorance du poids que représente cette tradition qui modifie drastiquement le quotidien des Maliens allant presque jusqu’à le singulariser par rapport à ce que l’on peut voir ailleurs. Lorsque vous empruntez le sotrama (moyen de transport utilisé par les Bamakois autant que le gbaka est emprunté à Abidjan), il est fréquent de voir des inconnu(e)s discuter comme de vieilles connaissances simplement parce qu’ils se sont reconnus comme Coulibaly et Traoré ou Touré et Maïga. De même, une querelle de voisinage peut trouver un certain apaisement lorsque l’un des protagonistes s’est rappelé que son adversaire lui est lié par la parenté à plaisanterie. Ce qui facilitera d’autant plus la réconciliation, le Dogon pouvant mettre l’origine du différend, de façon ironique, sur une caractéristique du Bozo, et vice-versa.

Pour ceux qui ne seraient toujours pas convaincus, sous la dictature de Moussa Traoré, ce dernier connu pour ses dérives autoritaires, jouait le jeu de la parenté à plaisanterie allant jusqu’à accepter lors d’une visite officielle, la moquerie de certains villageois répondant au patronyme Diarra/Coulibaly/Koné. Une chose impensable en temps normal qui aurait valu aux auteurs de la raillerie une punition exemplaire.

Le Mali peut compter aussi sur d’autres usages comme le grin, qui est à la fois ce lieu et ce moment d’échanges entre personnes ayant généralement le même âge. Jadis, il réunissait surtout des jeunes ayant traversé les mêmes épreuves initiatiques (telle que la circoncision), toute chose qui contribuait à créer  et renforcer des liens de solidarité voire de fraternité. Le grin était aussi l’occasion de discuter de préoccupations sérieuses, d’échanger des avis sur un sujet d’actualité. Aujourd’hui, avec la disparation de bons nombres de pratiques ancestrales, le passage de la modernité et l’influence occidentale, le grin n’est plus ce qu’il était mais dénote toujours aussi bien de la facilité avec laquelle des personnes étrangères peuvent faire connaissance. L’exemple le plus édifiant est celui d’un passant qui peut valablement s’inviter dans un grin pour y savourer un verre de thé puis continuer son chemin ou nouer une relation nouvelle avec ses hôtes de circonstance.

Toutefois, toutes ces recettes ne peuvent prospérer qu’à la condition d’arrêter les discours de va-t-en-guerre, tout en prenant la peine d’informer correctement les populations pour atténuer l’impact des amalgames. Cette bonne information des Maliens ne devra pas porter seulement sur l’actualité mais aussi sur l’histoire du Mali, afin que la conscience collective cerne les causes du mal qui ronge la patrie. Parmi, ceux-ci on pourrait valablement évoquer :

-la centralisation « excessive » qui prive beaucoup de localités de certains services et commodités se trouvant uniquement dans la capitale et ses environs ;

-le manque de transparence et les détournements dans la gestion des ressources destinées aux populations ;

-la politique faite au nom d’individus plutôt que construite autour d’un projet de société visant le bien-être du peuple ;

-les conflits entre éleveurs et agriculteurs du fait de la sécheresse ou encore de l’agrandissement des zones agricoles au détriment des pâturages ;

-etc.

Or, aborder de tels sujets demande franchise et ouverture au dialogue qui sont les composantes mêmes d’institutions traditionnelles comme le sinankunya ou le grin. A n’en point douter, pour rénover et consolider la cohésion sociale, les Maliden (Maliens) disposent d’un ciment puissant dont ils doivent simplement se rappeler l’utilité.

Au vu du potentiel malien à surmonter la présente crise, convenons que « Dieu créa le Mali et se mit à rire », n’est qu’un propos douteux tenus par des personnes qui ont perdu la foi face à l’immensité du défi à relever. Cependant, qu’est-ce qu’un défi, si ce n’est une épreuve qui s’annonce difficile mais qu’on se propose justement d’embrasser parce que la douceur de la pénibilité est préférable à la douleur de la facilité ?

Per La saveur du défi


Crédits photos


A la date du 10 mai 2019 à 15h50min, tous les liens de cet article étaient consultables.

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