NOTRE DAME DE PARIS OU LA CATHÉDRALE D’UN TRISTE BUZZ

Ne pas juger trop vite au risque de préjuger ; se garder de s’attarder sur la surface des choses pour aller au bout de nos réflexions ; en l’absence de toutes les pièces du puzzle, reconnaitre à l’autre la possibilité d’être innocent de ce qu’on serait tenté de lui reprocher et pourquoi pas admettre l’éventualité d’être soi-même sur le banc des accusés ; voilà quelques précautions qu’auraient dû prendre éventuellement bien des intervenants en réagissant à l’actualité d’un édifice aussi symbolique qu’historique en proie aux flammes. Cet édifice vous vous en doutez déjà est la célèbre cathédrale de la capitale parisienne, Notre Dame de Paris. Bien des enseignements peuvent être tirés de cet évènement, parmi ceux-ci figure en bonne place cette accablante vérité : la destruction de l’histoire malgré sa valeur peut être sujette à moquerie, sa restauration source d’indignation.

Lundi 15 avril alors que la cathédrale de Notre Dame se fait encore ravager par les flammes, les premières réactions n’ont pas tardé à affluer sur les réseaux sociaux. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la consternation n’était pas la seule émotion qui s’exprimait dans les publications, au travers desquelles on pouvait percevoir de l’indifférence parfois, voire de la réjouissance quelquefois. A croire que les braises du ressentiment derrière ces commentaires ainsi que le vent du détachement qui les attisait se confondaient avec les flammes qui ont ravagé ce monument pendant neuf heures durant.

Après que le feu ait fini de consumer une grande partie des structures, et bien avant d’ailleurs, les appels aux dons pour la restauration de la cathédrale se sont faits entendre comme la suite logique du traitement d’une blessure après le sauvetage de ce blessé qu’est le patrimoine culturel français. Ainsi, nous avons assisté à l’élan de générosité de personnes qui se sont engagées à verser des sommes pharamineuses pour la reconstruction de ce haut lieu de spiritualité et d’histoire. A cette occasion, si beaucoup ont apprécié ce geste d’autres y ont vu quelque chose de dérangeant, scandaleux même. Pourquoi pour un bâtiment tombé en ruines des gens sont pris d’une générosité dont la spontanéité n’a d’égale que son caractère démesuré tandis que lorsque des êtres humains meurent de faim chaque jour, on ne bouge pas le petit doigt ou du moins on n’assiste pas toujours à pareille ostentation en matière de dons ? Vu de cette façon, grande se pose la tentation d’entrevoir un manque de bon sens relativement à ce qui devrait être la priorité, pire de l’hypocrisie doublée d’un mépris évident pour la vie humaine.

Toutefois, faire un tel jugement revient à faire une généralisation tout en déplaçant bon nombre de problèmes. Demandons-nous avant d’accuser ces contributeurs d’être sans cœur, s’ils n’ont jamais rien fait pour les démunis, ne serait qu’indirectement ? N’y a-t-il pas de justes raisons pour le gouvernement français et d’autres acteurs, au plan national comme international, de se démener pour ce joyau de l’art gothique très apprécié des touristes qui visitent Paris ? En considérant que débarrasser ce monde de la pauvreté fait figure d’impératif, n’est-ce pas une entreprise à laquelle nous devons tous participer indépendamment de notre statut social ? Avec l’argent déboursé pour la reconstruction de cette église vielle de 856 ans plutôt que pour des nécessiteux, fait-on le choix de l’histoire au détriment de l’homme, de la culture en lieu et place de la charité ? On ne peut que questionner également l’opportunité de régler des comptes à l’occasion de ce sinistre qui heureusement n’a couté aucune vie humaine.

Des donateurs sans cœur, présume-t-on!

Accusation des plus hâtives, prétendre d’entrée de jeu que ceux qui s’engagent à mobiliser autant de fonds pour la reconstruction de la cathédrale n’accordent aucune attention aux démunis. Une accusation difficile à soutenir quand on n’a pas pris la peine de faire la liste des individus qui souhaitent participer financièrement à cette entreprise afin de recenser ceux qui parmi eux participent ou pas à des œuvres caritatives. Dans le même temps, il conviendrait également de s’enquérir si d’aventure au nombre de ces donateurs, certains ont œuvré ou non à la mise en place de mesures pour lutter contre la pauvreté. Ainsi, avant de pointer du doigt ces personnes qui ont fait un geste pour cette restauration, assurons-nous qu’elles n’ont pas créé d’emplois, qu’elles n’ont pas participé à la formation, qu’elles n’ont jamais proposé de produits ou de solutions pour atténuer la cherté de la vie. Après et seulement après avoir fait ces appréciations, on pourra les accuser. Toujours est-il que rien que pour la création d’emplois, il serait difficile de reprocher quoi que ce soit aux plus gros donateurs car par essence « Il y a toujours de la sueur de pauvres dans l’argent des riches » (Eugène Cloutier). Ce qui sous-entend que ces grandes fortunes qui ont décidé de voler au secours de la vieille dame (comme la personnifiait si bien Gérard de Nerval), sont à la base de la création d’emplois, toute chose qui milite indiscutablement pour la création d’un monde habité par moins de miséreux.

De juste raisons pour le gouvernement français d’agir

La cathédrale de Notre Dame de Paris, certains ne le réalisent pas ou l’ont oublié, était réputée être le monument le plus visité d’Europe. Présentée comme l’un des symboles de la « ville lumière », cette bâtisse apparait comme l’une des images que le monde entier se fait de la France. Un prestige en vertu duquel sa destruction sonne comme un coup dur porté à l’industrie du tourisme avec pour fatalités un manque à gagner ainsi que des emplois directs ou indirects passés à la trappe. Une combinaison d’effets dont on peut tirer la conclusion suivante : ne rien faire pour la cathédrale revient à contribuer à un accroissement du chômage, fut-il minime, de quoi faire tomber davantage de personnes dans la précarité ou limiter les fonds disponibles pour combattre cette dernière.

Au regard de tels enjeux, il n’est pas surprenant que le gouvernement français ait pris la peine de tendre une carotte bien alléchante aux bienfaiteurs éventuels. En effet, celui-ci a promis par la voix du premier ministre Édouard Philippe que : « Les Français qui effectueront un don pour la reconstruction de Notre-Dame bénéficieront d’une réduction majorée de leur impôt sur le revenu de 75% jusqu’à 1.000 euros et de 66% au-delà ». En ayant vent d’une proposition aussi aguicheuse, on peut imaginer quelques-uns se demander, pas par jalousie mais en tant que vache à lait du fisc : « De quoi se mêle-t-il ce gouvernement ? ». Une question qui trouve réponse dans la réponse à une autre question : « A qui appartient la Cathédrale ? ». A l’État français, conformément à la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État et celle du 2 janvier 1907 relative à l’exercice public des cultes. Ce qui signifie que si restauration il y a, c’est de la poche de l’État que devra venir l’argent, une poche qui, on n’a pas besoin de le rappeler, se confond avec celle du contribuable donc de l’ensemble des Français. Ce qui explique l’initiative du gouvernement à proposer des réductions en termes d’imposition à toute personne de bonne volonté faisant preuve de générosité pour la remise sur pied de cette merveille architecturale. En conséquence, chaque don fait pour la cathédrale est un euro en moins à payer par les Français dans leur ensemble. A ce propos, comme pour donner davantage de bouffée d’air aux portefeuilles des Gaulois, bon nombre de généreux donateurs ont renoncé à la réduction d’impôts dont ils auraient dues bénéficier. De quoi aider ne serait-ce qu’indirectement à lutter contre la pauvreté ou garder davantage de sous pour combattre celle-ci.

Bien entendu, se dire que l’État français brille par son mépris vis-à-vis des désœuvrés, est un loisir dont beaucoup ne peuvent se priver. A ceux qui se livrent à un aussi triste passetemps, apprenez que la France se positionne comme l’un des rares pays à consacrer plus de 30% de son PIB à la protection sociale. De plus, qu’est-ce que la trêve hivernale déjà ? Une loi qui empêche pendant l’une des périodes les plus rudes de l’année, l’expulsion de locataires qui accusent des impayés dans le paiement de leur loyer. De surcroit, ceux-ci ont droit au gaz et à l’électricité dont ils ne peuvent être privés le temps que dure ladite trêve. Or, sous d’autres cieux la réalité est toute autre puisque le démuni dispose de très peu d’options pour ne pas se retrouver à la rue. Bien-sûr, tout cela ne doit aucunement justifier que le gouvernement français se repose sur ses lauriers. D’ailleurs, il devrait sans cesse s’efforcer de mieux faire. Néanmoins, cela montre qu’il n’est pas le monstre sans cœur préférant la pierre aux hommes comme on voudrait le faire croire.

Que celui qui n’a jamais été ignorant de la souffrance d’autrui, ne prétende pas profiter de la vie!

On se complait à dénoncer une extravagance des donateurs et accuse l’exécutif français de ne pas avoir le sens des priorités, à fonder de telles accusations, bien d’entre nous devraient plaider coupables des mêmes tares. En effet, au sein d’une communauté, lutter contre la pauvreté est l’affaire de tous puisque les impacts de celle-ci se répercutent sur ladite communauté dans sa globalité. Or, sachant que des personnes souffrent de faim combien savourent leur repas en toute tranquillité ? Conscient qu’il y a des personnes qui n’ont même pas de toit, combien dorment d’un sommeil profond ? Voyez-vous, malgré qu’un grand nombre de nos semblables endurent sur cette terre la misère, nous ne nous gênons pas pour profiter de la vie mais nous voulons que des riches se gênent sur la façon de dépenser leur argent. Loin de conclure à de l’indifférence de notre part à tous, il s’agit peut-être de la manifestation d’un bon sens selon lequel il y a un temps pour jouir des joies de son existence et un autre pour apporter de la lumière dans celle de ceux qui sont les moins nantis. Souffrir constamment parce que le monde est en souffrance en certains endroits et pour certains individus, ne revient pas systématiquement à faire preuve de compassion, c’est plutôt rajouter sa souffrance à celle qui existe déjà.

Le combat contre la pauvreté en plus d’être un combat qui devrait être mené par tous, est également un combat qui se mène tous les jours. Même si on consentait à donner tout cet argent destinée à la cathédrale aux pauvres, cela ne suffirait sans doute pas à sortir ceux-ci de leur misère. S’attaquer à la pauvreté demande bien plus que de l’argent. Cela demande une politique à long terme, doublée d’une prise de conscience face à l’ampleur de ce problème. Il faudrait repenser carrément des paramètres comme la répartition des richesses, parer aux changements climatiques, instaurer puis pérenniser la paix etc. et non simplement appeler à plus d’aumônes. Pour s’en convaincre, signalons que les deux facteurs ayant contribué récemment à l’aggravation de la faim dans le monde ne sont autres que le changement climatique et l’intensification des conflits, non une promotion excessive du matériel au détriment de l’homme.

L’histoire ou l’homme, la culture ou la charité?

Beaucoup semblent ramener la restauration de Notre Dame à une question : quel choix faire entre l’être humain et l’histoire ? Pas le second au détriment du premier en tout cas sinon il n’y aurait plus une quelconque histoire à raconter. Reste l’option du premier au grand dam du second. Néanmoins, devrait-on choisir quand on sait qu’un humain ignorant de son histoire est condamné à refaire les mêmes erreurs si on suppose que « L’histoire n’est qu’un éternel recommencement » comme le clamait Thucydide ? Cette affirmation connait certes des limites, toutefois, nul doute que les mêmes causes entrainent les mêmes effets, les mêmes erreurs les mêmes bêtises humaines. Donc, autant se souvenir durablement des bourdes que nous avons commises par le passé, ne croyez-vous pas ?

Si malgré tout nous choisissons de ne sauver que l’homme au point d’y sacrifier l’histoire on se condamne. Car, en privilégiant l’homme tout en ne se remémorant pas la raison pour laquelle on le fait, on ne peut que perdre sur le long terme cette attention accordée à notre semblable. D’autres diront qu’en prônant l’amour comme Dieu ou toute autre divinité l’a demandé, cela est faisable. Au fait ! La parole de Dieu n’est-elle pas basée sur une histoire qu’on apprend à travers des écritures saintes comme la bible, le coran, la thora etc. ? D’autres parleront de l’amour tout simplement. Ce sentiment qui chez beaucoup diminue avec le temps, s’estompe avec la distance, pousse parfois à l’aveuglement, voire au crime passionnel ?

Non, il ne suffit pas d’aimer aveuglément son prochain pour perpétuer la paix, tout comme il ne suffit pas de croire sans fondement pour renforcer notre croyance. Les émotions peuvent être la source de notre compassion mais il appartient à notre raison de la fonder. L’une des nombreuses manifestations de cette raison est la conscience de l’histoire. Négliger l’histoire aux profits des nécessiteux, revient à compromettre ces derniers puisqu’avec le temps on oubliera pourquoi notre prochain mérite considération ce que l’histoire enseigne pourtant si bien au travers des révolutions sanglantes dont les déchaînements sont étroitement liés aux désirs d’opprimés réclamant la justice dont ils étaient assoiffés après avoir trop longtemps endurés l’injustice et l’inégalité. Preuve d’une histoire qui mérite indéfectible remémoration par sa conservation ainsi que sa perpétuation : n’est-ce pas grâce à Notre Dame de Paris que Victor Hugo a su faire revivre à d’innombrables lecteurs les réalités du moyen-âge ?

De quoi se réjouit-on vraiment ?

L’histoire ne doit être oubliée, à plus forte raison moquée lorsqu’elle brûle sous nos yeux comme l’on fait certains en raison du passé colonial de la France. Une flagrante contradiction dans l’hypothèse où pareille moquerie viendrait à être posée par un Africain qui ne peut prétendre se désintéresser de l’histoire s’il est conscient de l’évolution de sa propre condition à travers le temps. Pour mémoire, c’est en travestissant les évènements passés à leur convenance que les dominateurs d’hier nous ont convaincu que nous étions des races inférieures. En retour c’est par la science des faits passés que Cheick Anta Diop et bien d’autres ont opposé aux thèses racistes une autre vision des choses. Ainsi, il est clair que les enjeux qui sous-tendent l’écriture de l’histoire sont énormes, ce faisant sa possible altération pour des intérêts inavouables demeure une réalité qui témoigne de l’importance de la conserver aussi fidèlement que possible.

On ne peut pas s’être indigné pour la perte des manuscrits de Tombouctou et se réjouir de la destruction de Notre Dame de Paris, ce serait de la compassion à géométrie variable, les premiers comme la deuxième représentant l’histoire. On se doute bien des justifications classiques qui fondent une telle sympathie sélective. Le passé colonial dira-t-on encore ? ou la bassesse de reprocher aux enfants d’aujourd’hui les erreurs commises par leurs grand-pères. L’impérialisme de la France direz-vous ? ou le fait de blâmer tout un peuple pour des actions posées par ses dirigeants et ou les multinationales. La thèse d’une France exclusionniste et discriminatrice pourquoi pas ? ou la posture systématique qui consiste à condamner un ensemble pour le fait de quelques-uns.

Le racisme réactionnaire ne vaut pas mieux que le racisme primaire. Ils sont guidés par le même schéma de pensée, la généralisation d’un préjugé. Quand un raciste cause du tort, il en est le seul responsable. De ce fait, voir en son geste la culpabilité de toute une communauté ou de toute une appartenance revient à raisonner comme lui.
En quoi, une cathédrale qui brûle va-t-elle effacer les souffrances induites par le colonialisme ou mettre un terme à l’impérialisme ou encore atténuer le racisme ? Ne nous trompons pas de combat. Ne troquons pas notre humanité, notre grandeur d’âme contre un laisser-aller à l’aigreur.

Notre Dame de Paris, comme d’autres monuments à travers le monde, est porteuse d’une histoire, son existence en elle-même est un témoignage. Le combat contre la misère ou toute autre cause ne doit pas nous détourner du combat pour la culture qui est l’un des canaux à travers lesquels la compassion humaine se manifeste le mieux aujourd’hui après avoir été questionnée pendant longtemps durant les heures sombres qu’a connues l’humanité.

Per Combat pour la culture


Crédits photo


Tous les liens de cette page étaient consultables à la date du 12 mai 2019 à 16h32min. A l’exception de « on ne bouge pas le petit doigt« , encore consultable le 20 avril 2019 aux environs de 18h00.

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